On disait de lui que c'était un homme "mangé".  Même que certains le devinaient "dévoré".  De zèle,  d'amour pour ses proches, et davantage encore pour les autres.  Il aurait bien eu des motifs de rechigner : un agenda surchargé, et si peu de temps "bien à lui".  Un peu comme s’il avait par avance renoncé à ce bien que l'on disait si précieux au point de le confondre avec de l'argent !

Mais son renoncement, il le poussait bien plus loin encore.  Même qu’il avait dit un jour à celles et ceux qui tentaient de le suivre qu'il n'a même pas "une pierre où reposer la tête".  Mais qu'importe : l'essentiel pour lui, n'était-il pas en chemin ?

A propos de chemin précisément, il héritait d'une longue tradition.  Ceux qui l'avaient précédé en avaient parcouru tant et tant, sans jamais trouver nourriture qui les rassasie vraiment.  Il y eu des moments où la faim les tenaillait,  et, comme un cadeau venu du ciel, il se trouvait de quoi les combler.  Ils avaient moins de souci à se faire que les oiseaux du ciel. Mais même alors, ils avaient comme "un goût de trop peu".  A quoi donc tenait cette insatisfaction ?

Lui, il ne prétendait nullement rassasier.  Combler la faim du corps... et toutes les autres,  qui creusent bien plus profondément que l'appétit. Que du contraire : il s'y connaissait comme pas deux pour en réveiller d’autres.  Donner soif comme si ses compagnons de route erraient en plein désert.  D'autres faims.  D'autres soifs.  Ce lui était comme une vocation.  C'est cela : un appel à davantage.

Parfois, on aurait eu envie de l'arrêter.  Arrêter cette longue pérégrination qui semblait mener nulle part.  Avec, toujours, cette peur au ventre et cette tristesse dans le cœur.  Peur du lendemain.  Tristesse des étapes non franchies.
Alors, il avait la parole qui "remet debout" comme on dit.  D'aucuns criaient au miracle.  Et peut-être bien que c'en étaient.  Mais le plus prodigieux, c'est que ces résurrections donnaient vie à leur tour.  Un peu comme si une longue chaîne de solidarité se retissait au cœur de cette humanité blessée. Et pour tous ces gestes, ces paroles, ces regards qui font vivre, pas de monnaie d'échange.  Il redisait, comme d'autres avant lui : "Vous tous qui êtes altérés, venez à la source... venez acheter du blé sans argent, du vin sans payer."

Alors, certains se sont mis en tête de l’arrêter pour de bon.  Pour mettre un terme à ce qui, à leurs yeux, ressemblait à une provocation.  Au don et au pardon, ils opposèrent la logique du droit et du devoir.  C'était un combat perdu d'avance pensèrent beaucoup de ses amis.

Et il ne voulut leur opposer aucun argument.  Comment les entraîner plus loin et davantage lorsque l'on est gagné par la peur ou la colère ?

C'est alors qu'il lui sembla que le seul geste qui témoignerait pour lui, c'était de vivre ce qu'il proclamait.  De joindre le geste à la parole.  Ou plutôt : de lui donner corps.

Et puisqu'on disait de lui qu'il était "mangé", il pensa que le mieux qu'il lui restait à faire, c'était de se donner tout entier au travers d'un aliment qui redisait toute la vulnérabilité de l'être.  La fragilité du pain rompu lui semblait le plus adéquat.  Le plus parlant.  Et la meilleure manière de se rendre présent à celles et ceux qu'il aimait.

(homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ, la "fête-Dieu" bien nommée...)

"L'Eglise fait l'Eucharistie, l'Eucharistie fait l'Eglise"
Heureux les invités au repas du Seigneur...